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  Témoignages
  Un premier témoignage "photos" : "La vie d'une route vers Saint Gilles"
   

Conférence de Jacques Tessier sur le thème annuel  des "Chemins de saint Gilles" : "Venez et voyez"

« Venez et voyez » (1,39) : l’évangile de Jean a le don de trouver des expressions d’une grande simplicité et, si l’on veut bien s’y attarder un peu, d’une profondeur inépuisable. À Rome, le P. Donatien Mollat, spécialiste de cet évangile, disait qu’il est comme un lac de montagne : d’une limpidité, d’une transparence merveilleuses… mais on a beau le scruter, on n’en voit jamais le fond. Nous allons donc essayer de regarder, modestement, sans prétendre aller jusqu‘au fond.

« Venez et voyez »… Pour entrer vraiment dans cette parole, il nous faut la situer dans son contexte à l’intérieur de l’évangile de Jean. Sinon, nous risquerions de n’y trouver qu’un prétexte à dire des choses que nous savons déjà. Si l’Évangile est une « bonne nouvelle », cela veut dire qu’il nous faut commencer par l’écouter, jusqu’à entendre une « nouvelle » : quelque chose à quoi nous n’avions peut-être pas pensé et qui s’avère, justement, être une « bonne » nouvelle. Pas une bonne nouvelle abstraite de l’ordre de la connaissance intellectuelle, abstraite, mais une bonne nouvelle concrète ; pas une bonne nouvelle qui fait plaisir et rien de plus, mais une bonne nouvelle qui nous demande, pour être véritablement « entendue », de nous laisser déplacer, de nous ouvrir à quelque chose de neuf, de vivre une démarche. Parce qu’il est un écrit spirituel, l’évangile n’est pas seulement un livre qui parle de réalités spirituelles : c’est un livre qui, pour être reçu, nous demande de vivre nous-mêmes une démarche spirituelle.

L’évangile de Jean commence par un prologue solennel : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu… Tout fut par lui… en lui était la vie et la vie était la lumière des Hommes… Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire… De sa plénitude, nous avons tous reçu grâce sur grâce… » (1,1,3-4,14,16). Le Verbe, c’est la Parole ; d’emblée, Jésus est situé comme « la » Parole de Dieu, l’expression même de Dieu.
Alors on se dit : quelle va donc être, sur la terre des Hommes, la première parole « officielle » de Jésus, Parole de Dieu ? lui qui vient nous révéler de quel amour nous sommes aimés de son Père et dans quelle plénitude de vie il nous propose d’entrer. Notre impatience se trouve prise à contrepied. Le premier personnage qui apparaît, à la suite du prologue, n’est pas Jésus : c’est Jean le Baptiste. Mais, bon, il ne fait qu’insister pour dire aux prêtres de Jérusalem que, le Messie, ce n’est pas lui (1,19-28).
Filons au passage suivant. C’est sans doute là que Jésus va dire quelque chose d’important. Toujours pas !... Mais cette fois, quand même, on brûle : Jean le Baptiste désigne Jésus comme le Messie (1,29-34). Nous allons enfin assister à la première grande déclaration de ce Messie, de ce Christ, dont nous, lecteurs, savons déjà qu’il est le Verbe, la Parole de Dieu.
Nous pouvons déjà tirer quelque lumière de ce début. On s’attendrait à ce que, pour commencer à se manifester sur terre, le Verbe de Dieu vienne dans le lieu « sacré » par excellence qu’est le Temple de Jérusalem, haut-lieu symbolique de la Présence de Dieu au milieu de son peuple. Eh bien ! pas du tout. Ce n’est pas que Jésus mépriserait le Temple de Jérusalem ; nous l’y verrons plusieurs fois tout au long de l’évangile de Jean. Mais, le fait est là, le premier lieu qu’il vient rejoindre et où il commence à se faire reconnaître, est un lieu désertique où l’on vit sobrement, en bordure du Jourdain : là où des Hommes se sont déplacés de chez eux pour venir s’interroger, avec Jean le Baptiste, sur la vie qu’ils mènent… là où il est question de justice et de nouvelle orientation de vie, de « conversion »… Pour Jésus, Verbe de Dieu « tourné vers Dieu », un tel lieu est plus « sacré » que le temple, un lieu de Dieu plus fondamental que le temple.
La marche d’hommes en quête de justice, de fraternité humaine, de solidarité est pour Jésus un lieu de Dieu majeur, encore plus important que tous les sanctuaires du monde. Voilà sans doute qui donne une dimension spirituelle forte aux routes de Saint Gilles : « La démarche spirituelle des "Chemins de saint Gilles", écrivez-vous avec justesse dans votre charte, c'est partir de chez soi, quitter quelques semaines son confort habituel et, avec un minimum de bagages, marcher dans la nature, mais aussi vivre ensemble avec un groupe, partager et rencontrer… C’est donc davantage un temps d’approfondissement et de mise en pratique […de sa foi et de l’Évangile…], que la multiplication des pratiques religieuses. »

Dans la charte, vous dites encore : « Dans la tradition chrétienne le pèlerinage a toujours eu le sens d'un ressourcement dans la foi et dans la conscience qu'on n'est pas chrétien tout seul mais en Église, d'une démarche de conversion personnelle et collective, d'un temps de prière et de dépouillement, d'une vie fraternelle. » C’est juste, bien sûr ; mais la tonalité me semble un peu gauchie. Je me demande si, tout en ne disant que des choses justes, vous ne parlez pas de Dieu un peu trop vite ! Avant même de parler de Dieu, c’est toute notre vie qui est « pèlerinage », marche en quête de, notre vie toute humaine… En quête de quoi ? En quête de vie, tout simplement ! En quête de vraie vie. « Le pèlerin est un mendiant de Dieu », dites-vous encore dans la charte. Là aussi, il me semble que vous parlez un peu trop vite de Dieu. Le pèlerin est un mendiant, oui : un mendiant en quête de vie, de justice, de sens, comme tout homme. Et Jésus nous invitera à reconnaître dans cette quête humaine, qui est universelle, une attente spirituelle forte, une attente de Dieu… ou plutôt, une réponse à un appel premier de Dieu enfoui au fond de notre être. Le pèlerinage est une réalité humaine fondamentale, universelle, parce qu’il est une expression symbolique de ce qu’est la vie même de l’Homme, de tout Homme, chrétien ou pas, croyant ou pas, antichrétien, antireligieux, anti-théiste ou pas : une marche en quête de… Ce n’est pas moi qui le dis. C’est Jésus lui-même, à travers son geste de rejoindre Jean le Baptiste au bord du Jourdain plutôt que de se rendre au Temple de Jérusalem. Et vous le dites aussi très bien dans la charte : « Tous les pèlerins ne partent pas pour approfondir leur foi mais tous peuvent prendre la route dans un état d’attente et d’abandon. »
En fait, cela ne devrait guère nous étonner : vous le savez déjà très bien, même si vous n’y avez pas forcément pensé. L’aventure « officielle », en quelque sorte, de Dieu avec les Hommes commence avec l’appel d’Abraham (Genèse 12,1-5). Je vous rappelle cet appel célèbre :
« Le Seigneur dit à Abraham : « Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père pour le pays que je te ferai voir. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai. Je rendrai grand ton nom. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12,1-2)
Voilà un appel qui vient de Dieu, certes, mais qui n’est pas du tout sur le plan religieux. Abraham est appelé à « quitter » son lieu de vie pour aller ailleurs. Et il répond à cet appel :
« Abraham partit, comme le Seigneur le lui avait dit, et Lot partit avec lui. Il prit sa femme Saraï, son neveu Lot, tout l'avoir qu'ils avaient amassé et le personnel qu'ils avaient acquis à Harân. » (Genèse 12,4-5)
Pourquoi Abraham part-il ? Parce que son Dieu lui a fait une promesse : lui qui souffre de n’avoir pas d’enfant, il sera le père d’un grand peuple… lui qui est un simple chef de clan semi-nomade parmi bien d’autres, son nom deviendra « grand »… lui dont la vie et les horizons sont assez limités, lui qui n’a rien des rois prestigieux d’Égypte ou de Mésopotamie, il sera une bénédiction pour tous les peuples de la terre… Dans cette promesse, pas grand chose de religieux ! Il n’est question que de vie. De vie meilleure, de vie réussie, de vie surabondante.
Tiens ! une vie surabondante, ça ne vous dit rien ?... de l’eau changée en vin fameux à Cana, la pêche miraculeuse, la multiplication des pains, « moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu'ils l'aient en abondance » (Jean 10,10)…
Où Abraham part-il précisément ? Il n’en sait rien ! « Quitte ton pays le pays que je te ferai voir », disait seulement Dieu. Comment Abraham va-t-il s’orienter vers une direction plutôt qu’une autre ? C’est tout simple, mais pour comprendre, il faut lire les quelques lignes qui précèdent l’appel d’Abraham :
« Térah prit son fils Abraham, son petit-fils Lot et sa bru Sarah, femme d'Abraham. Il les fit sortir d'Ur des Chaldéens pour aller au pays de Canaan, mais, arrivés à Harân, ils s'y établirent. » (Genèse 10,31).
Abraham ne va pas chercher midi à quatorze heures. Du temps de son père, toute la famille était partie des abords du golfe persique (Ur des Chaldéens) pour chercher une vie meilleure du côté de Canaan, dans ce qu’on appelait « le Croissant fertile », dans la Syrie et la Palestine actuelles. Dans cette migration, on ne traverse pas directement le désert d’Arabie, trop aride, il faut le contourner : on remonte vers le nord en suivant le Tigre et l’Euphrate, puis on redescend vers le sud. Au point où la direction s’inverse, à mi-chemin, se trouve la ville de Harân. Arrivée à Harân, une ville où elle avait des attaches, la famille s’arrête… comme nous le faisons si souvent. On commence quelque chose, puis ça marche plus ou moins bien, et on se résigne : « À quoi bon ? ». On s’arrête en cours de route… Quand Dieu appelle Abraham et l’invite à « quitter », tout naturellement il reprend la route abandonnée. Par la suite Dieu lui « fera voir » que le pays pour lequel il l’invitait à partir est effectivement ce pays de Canaan pour lequel ils étaient partis, du temps de son père. L’appel de Dieu a fait repartir l’espérance d’Abraham.
Voilà qui me semble fort intéressant. Abraham n’est pas appelé à pratiquer de nouvelles vertus. Il n’est pas davantage appelé à faire des prières particulières. Il est appelé à se remettre en route, à oser vivre, à oser prendre le risque de vivre en ce monde difficile et dur qui est le sien : un petit clan semi-nomade en déplacement se trouve à la merci d’un clan plus fort que lui qui va le piller, le réduire en esclavage, à la merci d’une grande armée mésopotamienne ou égyptienne qui s’intéressera aux femmes, au butin, et massacrera les hommes…
Oser se mettre ou se remettre en route, se risquer à vivre, oser se lancer en ce monde difficile, dur, souvent décevant : voilà le premier appel « officiel » de Dieu dans l’histoire des Hommes. Ce n’est pas un appel à des gestes religieux. Ce n’est même pas un appel à mieux connaître Dieu. C’est un appel tout humain. C’est pourtant le premier appel de Dieu à l’Homme. Appel à faire de toute son existence une route, un pèlerinage en quête de vie, de vraie vie… En venant rejoindre Jean le Baptiste dans le désert, au bord du Jourdain, Jésus ne fait rien d’autre que de se replonger aux sources de la foi juive. Le premier lieu de Dieu, le premier sanctuaire, c’est la vie humaine. Le premier appel de Dieu, c’est de faire confiance en la vie envers et contre tout, d’oser faire route en quête de vraie vie.

Reprenons maintenant notre lecture de l’évangile de Jean. Le Baptiste a donc désigné Jésus comme le Messie. Nouvelle surprise, il ne se passe toujours rien. Absolument, rien ! Vous imaginez ça ? Un soir d’élections du président de la république sans la moindre manifestation, ni de ses amis ni de ses adversaires… Étrange.
Il faut attendre le lendemain. Le Baptiste est là, avec deux de ses disciples. « Regardant Jésus qui passait, il dit : "Voici l'agneau de Dieu" » (Jean 1,36). Cette fois, les disciples du Baptiste réagissent -enfin ! serait-on tenté de dire…- : ils « suivent » Jésus. Jésus se retourne et s’en aperçoit. C’est là qu’il va prononcer sa première parole « officielle ».
Le Verbe de Dieu, la Parole, s’est fait d’abord silence, il a laissé le temps à ces hommes de se mettre en mouvement : d’abord vers le Baptiste dont la voix trouvait écho en eux ; puis, grâce au Baptiste, vers lui-même qui passait.
Venons-en donc à cette fameuse première parole officielle du Verbe. Il faut nous attendre à quelque nouvelle surprise, vous vous en doutez. En effet ! « Jésus se retourna et, voyant qu'ils le suivaient, leur dit : "Que cherchez-vous ?" » (Jean 1,38). Que cherchez-vous ? Non pas : voilà ce que j’ai à vous dire de si important, de si précieux ; mais vous, quelle est votre recherche ? La première parole officielle du Verbe de Dieu n’est pas de communiquer un message, « son » message -et pourtant, il aurait à nous révéler ce qu’il y a de plus précieux, de plus vital pour l’Homme !-. La première parole officielle du Verbe de Dieu, n’est pas de se mettre en avant, même pour notre plus grand bien, mais de nous donner la parole pour exprimer notre recherche : « Que cherchez-vous ? »… Le renversement de perspective est assez stupéfiant, quand on réalise de qui il vient et à qui il s’adresse.
Jésus, Verbe de Dieu, Parole de Dieu, qui n’a rien de plus pressé que de se taire… pour nous donner la parole et se mettre à l’écoute de la recherche des hommes. La recherche des hommes, premier « lieu » que Dieu vient habiter, premier sanctuaire de Dieu. Vous voyez mieux la formidable densité spirituelle d’un simple geste de pèlerinage ?

Dans la charte, vous dites : « Partir de chez soi, (…) marcher dans la nature, mais aussi vivre ensemble avec un groupe, partager et rencontrer ». Le pèlerinage, expression symbolique de la quête, de la recherche qu’est notre existence humaine toute entière, qu’est l’existence de tout homme. Le pèlerinage, lieu de partage, lieu où nous répondons, au gré des circonstances, à la question de Dieu « Que cherchez-vous ? »

Et nous arrivons aux mots de Jésus que vous avez retenus pour cette journée : « Venez et voyez ». A la question de Jésus: « Que cherchez-vous ? », les deux hommes répondent : « Maître, où demeures-tu ? » Alors il leur dit : « Venez et voyez ». Pour découvrir où Jésus demeure, c’est-à-dire où il est établi et se donne à rencontrer, ils ont un déplacement à accomplir à la suite de Jésus : ‘Venez’ ; un déplacement et une expérience à vivre avec lui : ‘Voyez’. Autrement dit, pour découvrir où demeure Jésus, le Verbe « en qui est la vie, la vie qui est la lumière des hommes » (cf. Jean 1,4), pour découvrir où il est établi et se donne à rencontrer, ils ont à faire à sa suite un vrai pèlerinage.

Elle est décidément bien étrange, cette « Parole » de Dieu en personne qu’est Jésus. Elle commence par se taire… quand elle perçoit une recherche qui le concerne, elle l’incite à s’exprimer… pour pouvoir se « dire » de façon à être reçue, la « Parole » appelle à un nouveau déplacement, imprévisible puisqu’il s’agit de suivre Jésus là où il va et que les deux disciples du Baptiste ignorent sa destination : ‘Venez’… et enfin, la « Parole » n’a pas de catéchisme à enseigner mais une expérience à offrir : ‘Voyez’.

Je ne sais pas si vous le savez, mais il y a un fameux petit bouquin de Lucien Jerphanion et Luc Ferry qui s’appelle « La tentation du christianisme ». Sa question est : comment se fait-il que le minuscule groupe des disciples de Jésus ait conquis l’imposant empire romain en trois siècles ? alors qu’il prenait l’état et la religion à rebrousse-poil… Tout simplement, si j’ose dire, d’une part il montrait une religion qui touchait les coeurs, bien loin du formalisme sec de la religion officielle de la cité, purement rituelle, qui avait pour but d’obtenir la prospérité de l’empire grâce à la bienveillance des dieux ; d’autre part, dans le christianisme toutes les personnes se savaient aimées et importantes pour elles-mêmes, bien loin des cloisonnements sociaux de la société romaine. Ce qui a touché les Romains, ce n’était pas un prêchi-prêcha, c’était ce que j’appellerais un « art de vivre » nouveau : un « art de vivre » qui venait rejoindre et libérer en eux une attente enfouie. Ces chrétiens avaient-ils conscience de mettre en oeuvre ce que nous montre le début de l’évangile de Jean ? Probablement pas, du moins pas clairement. Mais peu importe. Il étaient dans le coeur de la foi chrétienne, qui n’est pas d’abord une doctrine à apprendre et à mettre en oeuvre, mais une expérience - certes balisée par une doctrine - dans laquelle entrer, une expérience à vivre, un itinéraire, un pèlerinage : « Ils vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là. » (Jean 1,38-39).

« Allons » donc « voir » « où » « demeure » Jésus. Marchons à sa suite en compagnie des disciples en parcourant rapidement l’évangile de Jean, comme l’évangéliste nous y invite lui-même : c’est ainsi que le Verbe de Dieu nous parle, en nous déplaçant à sa suite. Pèlerinage…

 Première surprise, on partait de chez soi pour se rendre auprès de Jean le Baptiste ; avec lui on menait une vie austère et ascétique, dans le désert, à part de la vie habituelle. Or voici que Jésus prend le contrepied de cette attitude : il retourne en Galilée, dans la vie ordinaire, avec la petite bande de ses nouveaux disciples. Mieux encore, il se laisse inviter avec eux à une noce à Cana. Avec Jésus, ce n’est plus la vie à l’écart, c’est la vie de tous les jours ; ce n’est plus l’ascétisme, c’est la fête. Pèlerinage… Mieux encore, à Cana, Jésus change l’eau en vin : un excellent vin, en surabondance, alors que tout le monde a déjà bien bu.
Non seulement le Verbe se rend présent à la vie et à la joie des hommes, mais il lui donne une autre dimension, une autre dimension qui annonce une plénitude à venir.

 Deuxième surprise, Jésus se rend -enfin ! serait-on tenté de dire- au Temple de Jérusalem avec ses disciples. Le voyons-nous faire avec eux une petite adoration ? prendre un temps de recueillement ? prononcer une prière ? Eh ! non… Il chasse les marchands du Temple avec un fouet. Étrange geste de violence, de la part de Jésus, bien qu’il évoque un geste du Messie annoncé par le prophète Zacharie (3,1-3). Imaginez une même chose dans Saint-Pierre de Rome !... On se prend à rêver de Jésus chassant avec un fouet les « marchands du temple » de notre monde commandé par l’argent et le profit. Et ce geste serait un geste spirituel encore plus fondamental que la prière… « Maître, où demeures-tu ? » _ « Venez et voyez. » Pèlerinage…

 Mais voici qu’à Jérusalem, Nicodème, un membre du Grand Conseil, vient trouver Jésus. C’est quelqu’un de courageux, même s’il vient en se cachant, « de nuit » (Jean 3,2). Il cherche à comprendre qui est ce Jésus surprenant qui choque tant de monde ; il lui parle en « nous », pas seulement en « je » : on sent qu’il a discuté avec d’autres. Jésus va-t-il lui tresser des louanges et lui demander de le suivre ? Pas du tout ! Ni l’un ni l’autre. Nicodème a eu un mot malheureux : « Rabbi, nous savons que tu es un maître qui vient de la part de Dieu » (3,2). Nous savons que tu es un maître… Le malheureux ! il ne sait pas ce qu’il vient de dire. Jésus n’accepte pas la condescendance cachée de cette autorité juive qui lui fait « l’honneur » de le considérer comme un maître, c’est-à-dire comme un égal ; et qui a le culot de lui dire nous savons. L’honneur, généreux, qui est fait à Jésus le ficelle en réalité dans l’image que Nicodème et ses amis se font de lui. Du coup, Jésus ne se sent plus accueilli. En deux coups de cuillère à pot, il met en boîte Nicodème, qui se trouve réduit au silence. Celui qui suit Jésus ou se met à son écoute peut être lourdaud, comme ces disciples qui ne comprennent pas grand chose. Mais que jamais il ne s’avise de mettre la main sur lui, même avec de bonnes intentions : Jésus ne le supporte pas. Il veut faire découvrir aux hommes quelque chose
qui l’habite mais qui les dépasse et dont ils ne peuvent pas avoir idée. Le maître, c’est lui. Pas commode, le « petit Jésus ». Pas en sucre… « Maître, où demeures-tu ? » _ « Venez et voyez. » Pèlerinage…

 Jésus retourne en Galilée. Au lieu de prendre la route détournée qui suit le Jourdain, il prend le risque de passer directement par les montagnes du centre et de traverser la région hostile de la Samarie. Les Samaritains sont des sortes de faux-frères, et on ne s’aime guère. Mais ce choix d’aller volontairement vers ces gens peu recommandables n’est encore rien. Voici qu’auprès d’un puits, Jésus se met à parler à une femme seule -c’est très inconvenant !-, une Samaritaine qui plus est ! Le bouquet, c’est qu’il lui demande : « Donne-moi à boire » (4,7). Certes, il n’a pas de seau pour puiser dans ce puits très profond, mais il y va fort : avoir besoin d’une femme, Samaritaine, et ne pas craindre de dépendre d’elle, c’est impensable. La femme est stupéfaite (9) ; les disciples tout autant, mais ils ont vite appris à ne pas demander de comptes à Jésus, si bien qu’aucun d’eux n’ose lui demander de s’expliquer (27). Le dialogue s’engage malgré tout avec la Samaritaine et elle en est toute retournée, au point d’amener ensuite à Jésus tout son village. La premier « apôtre » de Jésus est un faux-frère Samaritain, une femme, et, qui plus est, une femme à la vie de bâton de chaise. Il ne se laisse enfermer ni par l’autorité d’un lieu sacré, ni par le pouvoir d’un chef important, ni par une convenance sociale, ni par les clivages religieux et sociaux dus aux fractures de l’histoire, ni par les cassures de la vie. Ce Jésus est déconcertant, insaisissable. « Maître, où demeures-tu ? » - « Venez et voyez. » Pèlerinage…

 A son arrivée en Galilée, Jésus est abordé par un « officier royal » au service du roi Hérode. Cet homme, compromis professionnellement avec ce renard du pouvoir, manifeste une foi vraiment confiante en Jésus et son fils est guéri (4,46-54). Jésus nous amène encore, à sa suite, au-delà des conventions, des idées toutes faites, des clivages sociopolitiques…

 Et il persévère. Monté à Jérusalem pour une fête, Jésus ne paraît pas au Temple. Le voici qui se rend dans ce que j’appellerais un « sous Lourdes de bas étage ». Dans ce lieu, on pratique un culte à des divinités guérisseuses comme Apis, à proximité d’un grand bassin ; on y trouve toute la misère du monde, d’autant plus que les handicapés physiques n’ont pas le droit d’aller au Temple : leur disgrâce y est jugée indigne de Dieu. C’est ce lieu que Jésus préfère aux cérémonies du Temple. Il y rencontre un paralysé, tellement désespéré qu’il est devenu incapable de dire son désir de guérir. Il ne peut plus exprimer que son désespoir : « Je n’ai personne » (5,7). Cette attente en creux suffit à Jésus : « Lève-toi, prends ton grabat et marche ! » (5,12). Pour Jésus, ce handicapé est un homme comme les autres, il le rejoint dans le peu de désir de vivre qui lui reste et il l’appelle à y faire confiance : « Lève-toi ! ». Non pas ‘je t’aide à te lever’, mais ‘lève-toi’. Lève-toi par toi-même. Plutôt que de se laisser interroger par cette guérison formidable et de laisser questionner leur idée de ce qui est digne de Dieu ou non, les autorités juives viennent chicaner Jésus sur le fait que la guérison a eu lieu un jour de sabbat. Il se justifie en faisant référence à Dieu et à Moïse. La discussion est terrible. Celui qui se laisse enfermer dans l’idée qu’il se fait de Dieu ou dans des règlementations religieuses ne peut pas suivre Jésus. Jésus va au fond des choses, à la source ; pour lui, la réalité de Dieu est bien plus grande que toutes nos idées, mêmes bien venues, et bien plus grande que toutes nos règlementations, même légitimes… Il nous emmène au-delà. « Maître, où demeures-tu ? » _ « Venez et voyez. » Pèlerinage…

 Jésus bouscule tellement qu’il va se produire un grand divorce entre le peuple Galiléen et lui. En multipliant les pains dans un lieu désert, à côté du lac de Tibériade, Jésus se pose comme le grand prophète attendu, le nouveau Moïse donnant à nouveau la manne à son peuple ; et il est bien perçu comme tel. Du coup, bon gré mal gré, la foule veut le proclamer « roi ». Les disciples seraient bien tentés par cet immense succès ; on le voit dans l’évangile de Marc où Jésus les « oblige » à remonter dans leur barque et à s’en aller (Marc 6,45). Quant à Jésus, il doit « s’enfuir » en douce dans la montagne, tout seul… La montagne évoque le Sinaï de Moïse, c’est le lieu de la rencontre avec Dieu et de la prière. En ce moment éprouvant où il est devant un choix décisif sur la manière dont il va être le Messie, Jésus a besoin de faire le point, tout seul, devant Dieu, son Père… Le lendemain, à Capharnaüm, il tentera en vain de convaincre la foule qu’il est porteur de plus que Moïse, qu’il est le « pain de vie » véritable, seulement annoncé autrefois par la manne dans le désert. Le peuple et ses responsables préfèrent en rester à leurs idées plutôt que de se laisser bouger, de se laisser déplacer par le signe des pains… « Maître, où demeures-tu ? » _ « Venez et voyez »…
La crise est telle que beaucoup de ses disciples quittent Jésus. « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (6,67), demande-t-il aux Douze. Et Pierre a cette belle réponse : « À qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (6, 68). Dieu est créateur et il le reste. Il n’est pas limité par ce qu’il a déjà manifesté de son grand dessein pour les hommes et de lui-même. Il ne rejette pas les idées que nous nous faisons de lui et de son oeuvre ; sinon Jésus n’aurait pas fait allusion à la manne de Moïse. Mais il reste libre de faire craquer nos perceptions et nos pratiques pour les ouvrir davantage à ce qu’il fait et à ce qu’il est. Marcher à la suite de Jésus, c’est rester ouverts, disponibles, à une réalité -ou plutôt, à Quelqu’un !- qui nous dépasse et dont nous ne pouvons pas faire le tour. Pour y accéder, nous avons besoin d’être conduits par Dieu lui-même. « Maître, où demeures-tu ? »

 Le conflit avec les autorités juives est si aigu que l’on commence à avoir envie de se débarrasser de Jésus, au point qu’il ne peut plus se montrer du côté de Jérusalem (7,1). Sa famille pourtant aimerait bien qu’il y monte pour une grande fête, qu’il fasse quelques miracles spectaculaires et qu’il ferme le bec à ses contradicteurs (7,2-4). Jésus ruse. Après avoir déclaré qu’il n’irait pas, il y monte quand même, en cachette. A Jérusalem, il est déjà au centre des préoccupations et des conversations, mais sous le manteau car on a peur des autorités. Soudain, il se montre au grand jour dans le Temple et dit ce qu’il a à dire. La polémique fait rage. On se divise à son sujet. Mais lui se pose avec audace : « Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, s'écria : ‘Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive’ » (7,37)… « Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (8,12). Jésus ose dire qu’il peut étancher la soif des Hommes et leur apporter la vraie lumière, celle de la vie. Extraordinaire prétention, de la part d’un homme comme les autres, que rien ne distinguait avant que le Baptiste ne le mette en exergue… Extraordinaire prétention et phénoménal courage. Qui est-il donc ? La polémique redouble. On devine que les disciples passent par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel… « Maître, où demeures-tu ? » Difficile pèlerinage…

 C’est dans ce contexte que se place l’épisode de l’aveugle-né. Le signe est discret mais très fort : « Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance » (9,32). Rien n’y fait. Les autorités ne veulent pas bouger d’un centimètre : puisque cette guérison a eu lieu un jour de sabbat, c’est que Jésus est un imposteur. Dieu est prié de bien vouloir s’aligner sur les idées et les règlementations religieuses des pieux de l’époque, les Pharisiens… L’apostrophe finale de Jésus aux Pharisiens est terrible : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché », Jésus accepterait qu’ils disent : nous sommes déroutés, nous ne savons plus où nous en sommes. « Mais, leur dit-il encore, vous dites : Nous voyons ! Votre péché demeure » (9,41) : qu’ils prétendent savoir, non ; c’est de l’aveuglement par prétention à détenir la vérité. Voilà les disciples prévenus contre toute prétention à enfermer Jésus… « Maître, où demeures-tu ? » _ « Venez et voyez. » Pèlerinage…

 A l’occasion d’une autre fête juive, la polémique se poursuit à Jérusalem. Elle devient si dure que Jésus est obligé de fuir et de prendre le large. « Ils cherchaient de nouveau à le saisir, mais il leur échappa des mains. De nouveau, il s'en alla au-delà du Jourdain, au lieu où Jean baptisait, et il y demeura » (10, 39-40).

 Jésus prend le risque de quitter sa retraite pour se rendre à deux pas de Jérusalem, auprès de son ami Lazare, qui vient de mourir. La résurrection de Lazare va sceller son destin. Elle a un tel retentissement que le Grand Conseil lui-même décide, après débat, de faire périr Jésus : il a peur que son succès ne crée de l’agitation dans le peuple -le risque n’est pas illusoire, l’affaire des pains l’a bien montré- et que les Romains ne déclenchent une de ces terribles représailles dont ils ont le secret quand ils sentent leur pouvoir contesté.

 Ce même Jésus, si proche du mystère de Dieu et si inflexible sur tout ce qui ferme l’homme comme le croyant à ce mystère de Dieu dont il est porteur, se montre en même temps d’une extrême vulnérabilité. Alors que le conflit fait rage, il ne craint pas d’affirmer haut et fort : « Si quelqu'un veut me servir, qu'il se mette à ma suite, et là où je suis, là aussi sera mon serviteur » (12,26). Mais aussitôt, conscient du drame qui est en train de se nouer, il ajoute : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c'est précisément pour cette heure que je suis venu. Père, glorifie ton nom » (12,27-28). Inexplicable. « Maître, où demeures-tu ? » _ « Venez et voyez. » Déconcertant pèlerinage…

 Les disciples, qui avaient pourtant pris le risque de suivre Jésus chez Lazare (11,16) vont bientôt faire l’expérience qu’ils sont incapables de le suivre jusque dans sa manière de vivre le scandale de sa Passion… Cette incapacité est bien symbolisée par la réticence de Pierre (13,6,8) à laisser Jésus lui laver les pieds, un geste humiliant, réservé au dernier des esclaves, à condition qu’il ne soit pas Juif ! Le contraste entre un tel geste et la formidable personnalité de Jésus, son message extraordinaire, son intimité avec Dieu, c’est quelque chose d’inouï, d’inimaginable et d’assez scandaleux… Où donc demeure ce maître ? Où veut-il entrainer ses disciples ? Que veut-il leur faire voir ?...
 A l’arrestation de Jésus, Pierre aura le courage héroïque de tirer l’épée et de risquer sa vie pour lui (18,16). Il reste fidèle à la déclaration
généreuse de Thomas lorsque Jésus avait voulu se rendre chez Lazare, en courant le risque de se faire arrêter : « Allons, nous aussi, et nous mourrons avec lui » (11,16). Mais suivre Jésus dans un bel héroïsme que tout un chacun peut admirer est une chose ; se laisser démasquer piteusement par une servante ou par un serviteur et s’exposer aux moqueries, subir, sans entrer en violence, tout comme son maître au cours de sa Passion, est une autre chose : le héros reste maître de son destin, celui qui subit ne maitrise plus rien du tout, lui… Cuisant échec des disciples. Pour pouvoir suivre Jésus jusqu’au bout, il ne leur suffit pas de le vouloir. Il leur faut accepter de se laisse dépouiller par lui de certains réflexes profondément ancrés en eux, en particulier celui de la violence. Ce n’est pas pour rien que, dans son récit de la Passion, Jean insiste avec tant de force sur la non-violence de Jésus tout au long de son procès et de son exécution -non pas une passivité mais une non-violence-. Jésus n’a que sa confiance en Dieu, son Père, et en l’Amour de ce Père pour tous les hommes, envers et contre tout. Il n’a pas d’autre appui. Il ne voit plus rien. Il est dans la pure confiance en un Autre, dans ce que j’appellerai la foi-pure. Le suivre jusque là, c’est accepter de se laisser dépouiller de tout et de s’en remettre entièrement en Dieu… Mais avec Jésus, l’échec cuisant peut encore devenir source de lumière et de vie. Les apôtres le verront bien quand Jésus ressuscité demandera trois fois à Pierre, au bord du lac : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? » et que, trois fois -comme il avait renié trois fois-, Pierre répondra: « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime » (21,15-17). Maintenant, Pierre ne s’appuie plus seulement sur lui-même, sur son courage à suivre Jésus au risque de sa propre vie ; il s’appuie d’abord sur son amour de Jésus et sur la confiance de Jésus. D’où vient ce revirement ? De l’expérience de sa faiblesse au cours de la Passion, prolongée par l’expérience de sa rencontre avec le Ressuscité qui ne revient pas régler ses comptes avec des disciples trouillards, mais leur confier toute la suite de sa mission malgré leur faiblesse et leur lourdeur : « La paix soit avec vous. Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et leur dit : " Recevez l'Esprit Saint" » (20,21-22).
« Que cherchez-vous ? »...               « Maître, où demeures-tu ? »                   « Venez et voyez. »

J’espère que vous avez mieux perçu quelque chose de la profondeur de ces mots tout simples, dont la limpidité cache des abîmes de richesse spirituelle. Pèlerinage…



Le père Jacques Tessier conférence donnée à Nîmes le samedi 21 janvier 2012

DISTINGUER L'URGENT DE L'ESSENTIEL

Pour l’un ou l’autre d’entre nous, nous avons l’impression de vivre davantage si notre agenda est très rempli. J’ai pris l’habitude chaque jour de faire d’abord ce qui est urgent, c’est une évidence, je pense ne pas avoir le choix de faire autrement.

Il y a les engagements réguliers, pour visiter des malades à l’hôpital ou des prisonniers, ou assurer une permanence dans un lieu d’accueil, ou un service auprès des plus démunis, ou une présence à une personne âgée à qui on a promis d’aller l’accompagner faire ses courses ou chez le dentiste, l’ostéopathe ou les spécialistes qui ne se déplacent pas (ophtalmo, ORL, dermato…) ou celle qui ne peut pas sortir et à qui on téléphone, il y a les réunions des équipes ACI ou Notre-Dame ou de la catéchèse ou des funérailles où l’on s’est engagé, le cours d’Espagnol ou de Taï Chi Chuan auquel on s’est inscrit en début d’année, l’abonnement au théâtre ou à l’Université Tout Age qu’on a choisi de prendre, ces mels auxquels on veut répondre le soir même, pour être présent à l’ami malade ou opéré, pour fixer le rendez-vous de la visite ou de l’analyse d’un logement, pour réserver les places du prochain déplacement avec ceux du groupe de chant, confirmer une inscription à la marche humaine pour sortir du nucléaire (ça, ce n’est pas l’urgence pour arrêter demain mais essentiel pour chercher des énergies de remplacement dès maintenant), pour signer une pétition avec des Indignés. Il y a les responsabilités que l’on a acceptées pour un temps et les autres, les enfants qui lancent un SOS pour tout gros problème, sans parler du quotidien et des proches, de l’entretien de la maison ou du jardin, qui nous attendent.

Et dans tout ça, quelle place reste-t-il pour la prière, la méditation, la marche ?

Je pense au Petit Prince à qui le marchand proposait une pilule à prendre une fois par mois pour ne plus avoir soif et qui lui ferait gagner 53 minutes ; il concluait qu’avec 53 minutes disponibles, il prendrait volontiers le temps de marcher vers une fontaine.

Durant nos marches, pendant quelques jours, nous mettons délibérément de côté ce qui est  urgent pour chercher ce qui est essentiel...

 

 



Nicole Comoy

MARCHER OUI, MAIS IL Y A VOYAGE ET VOYAGE

"Partir c'est avant tout sortir de soi. Briser la croûte d'égoïsme qui essaye de nous emprisonner dans notre propre "MOI"

Partir, c'est cesser de tourner autour de soi-même, comme si on était le centre du monde et de la vie. Partir, ce n'est pas se laisser enfermer dans le cercle des problèmes du petit monde auquel nous appartenons : quelle que soit son importance, l'humanité est plus grande, et c'est elle que nous devons servir. Partir ce n'est pas dévorer des kilomètres, traverser les mers ou atteindre des vitesses supersoniques.

C'est avant tout s'ouvrir aux autres, les découvrir, aller à leur rencontre. S'ouvrir aux idées, y compris celles qui sont contraires aux nôtres ; c'est avoir le souffle d'un bon marcheur.                                          

Il est possible de cheminer seul. Mais, le bon voyageur sait que que le grand voyage est celui de la Vie et qu'il suppose des compagnons. Le compagnon, c'est celui qui mange le même pain. Heureux celui qui se sent éternellement en voyage  et qui voit dans tout prochain un compagnon désiré ...

Le bon voyageur se préoccupe de ses compagnons découragés, las... . Il devine le moment où ils viennent à désespérer. Il les prend surtout avec Amour. Il leur fait reprendre courag et goût au Voyage.

Avancer pour avancer ce n'est pas voyager. Voyager c'est aller à la recherche du but ; c'est prévoir une arrivée, un débarquement.

Mais il y a voyage et voyage. Pour les vrais voyageurs, partir signifie se mettre en mouvement et aider beaucoup d'autres à se mettre en mouvement pour construire un monde plus juste et plus humain".

(Extrait du livre : 'Le désert est fertile' de Dom Helder Camara)

 

 

 



Dom Helder Camara

Entre ce que tu aimerais dire,
ce que tu crois dire,
ce que tu ne dis pas et
ce que tu dis vraiment et
ce que j'entends,
ce que je crois entendre,
ce que je aimerais entendre,
ce que je ne peux pas entendre et
ce que je n'entends pas...
il y a au moins neufs façons de ne pas se comprendre...

Entre ce que je pense,
ce que je veux dire,
ce que je crois dire,
ce que je dis,
ce que vous voulez entendre,
ce que vous entendez,
ce que vous croyez comprendre,
ce que vous voulez comprendre et
ce que vous comprenez,
il y a au moins neuf possibilités de ne pas s'entendre!!! "


Entre ce que je pense,
ce que j'aimerais penser,
ce que je voudrais dire,
ce que je dis,
ce que tu aimerais entendre,
ce que tu entends,
ce que tu comprends,
ce que tu aimerais entendre...
Pfiooouw, ça en fait, des étapes qui peuvent merder !



Réflexion sur nos difficultés à communiquer

POURQUOI JE PARS MARCHER ?

Qu’est-ce que je veux laisser en partant ?
Qu’est-ce que je cherche en marchant ?
Qu’est-ce que j’attends, qu’est-ce que j’espère ?

Ces questions, nous nous les sommes déjà posées bien des fois et des personnes
nous ont sans doute aussi interrogés.
Les vraies réponses ne sont ni évidentes, ni faciles, ni spontanées.
Les questions paraissent banales et sont pourtant essentielles.
Nos réponses sont individuelles et personnelles.
Alors le rôle de notre association « Les Chemins de saint Gilles » n’est pas de nous
apporter des réponses toutes faites. Son rôle est de permettre à chacun d’entre nous
et à tous ceux qui un jour prennent la décision de marcher, de prendre le temps d’y
réfléchir. Dans notre charte nous trouvons des pistes de réflexion.
Marcher… c’est partir et faire la rupture avec notre quotidien,
c’est avancer avec les autres en fraternité,
c’est aller vers un but et réfléchir en marchant, pour peu à peu essayer de répondre
aux questions essentielles de notre vie,
c’est entretenir notre petite lumière intérieure ou parfois la ranimer, car c’est elle
qui nous fait lever le matin.
La comparaison avec une bougie est extraordinaire :
avec une seule bougie, on peut rallumer toutes les bougies rencontrées.
On ne peut que s’émerveiller devant la flamme d’une bougie, elle ne diminue pas
en se partageant, elle ne s’use pas en se donnant, car le carburant en est la cire.
L’image de la flamme nous incite à donner et à partager sans compter …

                                                                                        Nicole Comoy



Pourquoi je pars marcher ?
TROUVER SON CHEMIN
C’était ma première route sur les chemins de St Gilles. Une amie m’avait parlé de ce pèlerinage il y a quelques années. Le désir de marcher en montagne, de pérégriner avec d’autres m’avaient conduit à faire ce choix de passer dix jours avec des inconnus dans la Drôme provençale !
Je me suis tout de suite sentie à l’aise avec chacun, choisissant volontairement de ne pas poser de questions indiscrètes pour alléger nos pas des statuts sociaux et ecclésiaux qui peuvent restreindre notre regard ! Le paraître n’était pas au rendez-vous, tant mieux !
J’ai été frappée par la simplicité qui nous a accompagnés tout au long du chemin. Simplicité dans nos rapports humains, dans le logement, la nourriture. Cela fait du bien de mettre dans son sac et dans son cœur ce qui est le plus essentiel : un regard bienveillant sur chacun, l’entraide, le dépassement de soi, le courage d’affronter la « rude » réalité des dénivellements ! Et de laisser l’Hôte intérieur prendre ou reprendre le maximum de place dans nos vies !
Je me suis laissé émerveiller par la verdure des montagnes sauvages, le vent frais qui balayait certains cols, la vivacité des cours d’eau rafraichissant nos pas, le changement des paysages au gré de l’avancement de notre route.
J’ai appréciée d’être conduite par un guide sûr, et que notre équipe soit accompagnée, dans la discrétion, par une responsable. J’ai appris à marcher en montagne, à bien lacer mes chaussures, à m’appuyer sur un bâton pour assurer mes pas… !
Tel un chemin spirituel, nous nous sommes laissé guider par notre désir de rencontrer l’Autre. Cette route de St Gilles nous a tous unis, croyants et « recherchants ». Merci à chacun pour la confiance que nous nous sommes donnés.


Cécile, août 2010

SAINT GILLES ou L'ESPRIT D'EQUIPE EN MARCHE
(Extrait du témoignage du Père Luc Mellet article paru dans la série d'été du magazine "Le Pèlerin " août 2010)

Pendant 12 ans le P. Luc Mellet, originaire de Nîmes, a marché et accompagné des groupes de pèlerins vers Saint-Gilles-Du-Gard. Une expérience de vie fraternelle "structurante" durant laquelle il a découvert la spiritualité du marcheur.

 

"On entre ici dans une démarche collective""
De Saint Gilles, quoique étant de la région, le jeune diacre de l'époque ne sait pas grand-chose avant de se mettre en route."Je ne le connais pas beaucoup plus aujourd'hui, lance-t-il. C'est un homme de l'orient qui a tout quitté pour suivre le Christ en allant vivre dans la forêt. C'est à peu près tout ce que l'on sait. Il n'a rien écrit, rien laissé."

Et d'ajouter : "Saint Gilles , c'est le but, ce n'est pas le contenu du pèlerinage. On ne marche pas vers le saint Gardois comme on marche vers Assise et la figure de Saint François. Sur les routes de saint Gilles il y plus une spiritualité de pèlerin qu'une spiritualité de ce saint."

Alors que viennent chercher les personnes qui choisissent ce pèlerinage ? "La Fraternité ! On y vit un temps convivial et gratuit où l'on apprend à à renoncer à soi" et cela tient au fait de vivre le pèlerinage en groupe. une proposition originale de l'association des Chemins de saint gilles qui en fait toute la spécificité; A la différence d'un pèlerinage comme Saint-Jacques-de-Compostelle, où les pèlerins se mettent en route de façon individuelle, on entre ici dans une démarche collective."

 

"Partir avec des gens d'horizons différents"
"Pas question de laisser partir ensemble une bande d'amis ou les membres d'une même famille. Objectif : l'ouverture à l'autre et, plus difficile parfois, l'accueil de l'autre avec tout ce que cela comporte d'acceptation de ses limites et de ses différences. C'est une expérience fondamentale, srtucturante. Cette démarche apprend à ne pas être formaté, à se laisser transformer."

 

"L'aventure de la relation et du partage"
"Les pèlerins de saint Gilles ne partent pas à l'aventure dans le sens technique du terme, mais ils partent à l'aventure dans la relation et le partage" reprend L. Mellet."l'Expérience de la rupture et de la désapprobation du confort, nous la vivons à la lumière de l'évangile. Et cela change tout : J'y ai appris à être HOMO VIATOR (homme qui voyage), c'est à dire à ne pas vouloir bâtir ma vie sur le mode de racines. Nous sommes de passage ! Le sens ne vient pas de ce que l'on produit, mais de ce que l'on reçoit"

 

 



Témoignage du Père Luc Mellet

Merveille que cette première heure de marche en silence...tout notre être s'éveille à ce nouveau jour que le Seigneur nous donne.
Merveille que chacun de nos sens nous permettre de louer le Seigneur : l'écoute du silence coupé par le chant des oiseaux, la contemplation du lever du soleil, l'odeur de la terre fécondée par la rosée, le contact de nos pieds avec le sol à travers les chaussures qui nous permet d'être debout et enfin, le goût de l'eau pour apaiser notre soif.
Merveille de cette fraternité vécue et partagée...découverte du trésor que chacun d'entre nous porte en lui et qui nous évangélise.
Merveille de ces échanges dans la simplicité et la vérité de chacun et de cette écoute respectueuse vis à vis des autres.
Merveille de la présence de Gabrielle (non voyante) sur notre route de Cahors...quel témoignage vivant de confiance et d'abandon à celui qui la guide sur le chemin.
Enfin "magnifique est le Seigneur" pour nous tous.



Une nouvelle pèlerine.
Sourires éclatants, le soleil est de la partie
«  ... Pluie, glissades, tu m’aides, je t’aide, réconfort de l’étape, les langues se délient. Le rosé ? peut-être, la fraternité sûrement ! Silence du petit matin, les oiseaux nous offrent leurs trilles. Je marche à ton pas, je te rencontre, je  t’écoute, je me confie.
Je partage mes pâtes de fruit et mes réflexions, je m’enrichis de ta différence  ....»  

Olivier
   
© Association des Chemins de saint Gilles